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Exercice
Nature de l'exercice : Lecture analytique, recherche, invention (rédiger à la manière de)
  Du repas au regard ?
Contexte :

De Rabelais, Jean de La Bruyère, Zola, Balzac, George Sand, Colette, Proust, Sue à Jim Harrison, Roy Lewis, Tonino Benacquista, Anna Gavalda, Amélie Nothomb, Manuel Vasquez Montalban, Qiu Xiaolong… les livres racontent nos repas. Mais en quoi une scène de repas peut-elle nous informer sur un personnage et nous livrer ainsi une vision singulière du monde ?

Objectif :

1. Lecture analytique. Répondre à la question : En quoi ces scènes de repas informent-elles le lecteur sur le milieu social des personnages ?

2. Activité complémentaire : Invention. Rédiger une scène romanesque se passant à notre époque qui incitera le lecteur à penser que « manger parle de notre société ».

Énoncé

1. Lecture analytique

Lire les trois extraits de romans suivants et répondre à la question suivante : En quoi ces scènes de repas informent-elles le lecteur sur le milieu social des personnages ?

Texte A : Emile Zola, L'Assommoir, 1877.

[Dans L'Assommoir, Emile Zola décrit le milieu des petits artisans parisiens. À l’occasion de sa fête, Gervaise décide de réunir ses amis et voisins pour un festin ; c’est aussi pour elle une façon de se venger des Lorilleux en rendant ces derniers jaloux. Dans ce passage, on assiste au repas de fête.]

Gervaise, énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de perdre une bouchée; et elle était seulement un peu honteuse devant Goujet, ennuyée de se montrer ainsi, gloutonne comme une chatte. Goujet, d'ailleurs, s'emplissait trop lui-même, à la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa gourmandise, elle restait si gentille et si bonne ! Elle ne parlait pas, mais elle se dérangeait à chaque instant, pour soigner le père Bru et lui passer quelque chose de délicat sur son assiette. C'était même touchant de regarder cette gourmande s'enlever un bout d'aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban(1) du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse; la carcasse, c'est le morceau des dames. Mme Lerat, Mme Boche, Mme Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée(2), et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s'arrêter, parce qu'elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d'oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne le décrottait pas, elle n'était pas une femme. Est-ce que l'oie avait jamais fait du mal à quelqu'un ?
Au contraire, l'oie guérissait les maladies de rate(3). On croquait ça sans pain, comme un dessert. Lui, en aurait bouffé toute la nuit, sans être incommodé; et, pour crâner, il s'enfonçait un pilon(4) entier dans la bouche.
Cependant, Clémence achevait son croupion(5), le suçait avec un gloussement des lèvres, en se tordant de rire sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout bas des indécences. Ah ! nom de Dieu ! oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci, par-là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu'on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité.

1. la Banban : Surnom attribué à Gervaise par Madame Lorilleux pour se moquer de sa boiterie.
2. rissoler : cuire un légume ou une viande à feu vif pour en dorer ou griller la surface.
3. rate : la rate est un organe mou situé dans l’abdomen qui joue un rôle important dans l'immunité de façon générale.
4. pilon : partie inférieure d’une cuisse de volaille
5. croupion : extrémité postérieure du corps d’un oiseau (ici l’oie)

 

Texte B : Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885.

[Dans « Bel-Ami », Maupassant décrit le milieu du journalisme à Paris. Georges Duroy, ancien sous-officier du corps des hussards, cherche fortune dans ce monde en utilisant son pouvoir de séduction auprès des femmes. Dans cet extrait, Georges Duroy emmène une de ses conquêtes, Clotilde de Marelle, dans un petit restaurant.]

Ils partirent donc vers sept heures et gagnèrent le boulevard extérieur. Elle s'appuyait fortement sur lui et lui disait, dans l'oreille : " Si tu savais comme je suis contente de sortir à ton bras, comme j'aime te sentir contre moi ! "
Il demanda : " Veux-tu aller chez le père Lathuille ? "
Elle répondit : " Oh ! non, c'est trop chic. Je voudrais quelque chose de drôle, de commun, comme un restaurant, où vont les employés et les ouvrières ; j'adore les parties dans les guinguettes(1) ! Oh ! si nous avions pu aller à la campagne ! "
Comme il ne connaissait rien en ce genre dans le quartier, ils errèrent le long du boulevard, et ils finirent par entrer chez un marchand de vin qui donnait à manger dans une salle à part. Elle avait vu, à travers la vitre, deux fillettes en cheveux attablées en face de deux militaires.
Trois cochers de fiacre(2) dînaient dans le fond de la pièce étroite et longue, et un personnage, impossible à classer dans aucune profession, fumait sa pipe, les jambes allongées, les mains dans la ceinture de sa culotte, étendu sur sa chaise et la tête renversée en arrière par-dessus la barre. Sa jaquette semblait un musée de taches, et dans les poches gonflées comme des ventres, on apercevait le goulot d'une bouteille, un morceau de pain, un paquet enveloppé dans un journal, et un bout de ficelle qui pendait. Il avait des cheveux épais, crépus, mêlés, gris de saleté ; et sa casquette était par terre, sous sa chaise.
L'entrée de Clotilde fit sensation par l'élégance de sa toilette. Les deux couples cessèrent de chuchoter, les trois cochers cessèrent de discuter, et le particulier qui fumait, ayant ôté sa pipe de sa bouche et craché devant lui, regarda en tournant un peu la tête.
Mme de Marelle murmura : " C'est très gentil ! Nous serons très bien ; une autre fois, je m'habillerai en ouvrière. " Et elle s'assit sans embarras et sans dégoût en face de la table de bois vernie par la graisse des nourritures, lavée par les boissons répandues et torchée d'un coup de serviette par le garçon. Duroy, un peu gêné, un peu honteux, cherchait une patère pour y pendre son haut chapeau. N'en trouvant point, il le déposa sur une chaise.

1. guinguette : café populaire où l’on consomme et où l’on danse, généralement en plein air dans la verdure
2. fiacre : voiture à cheval qu’on louait à la course ou à l’heure

 

Texte C : Georges Perec, Les choses, 1965.

[Le roman de Georges Perec raconte la vie de Jérôme et Sylvie, un jeune couple qui n'a malheureusement pas les moyens de ses désirs dans la société de consommation des années 1960. Ils cherchent cependant à se donner un style de vie, notamment quand ils invitent leurs amis à la maison.]

Ils étaient neuf ou dix. Ils emplissaient l'appartement étroit qu'éclairait une seule fenêtre donnant sur la cour ; un canapé recouvert de velours râpeux occupait au fond l'intérieur d'une alcôve(1) ; trois personnes y prenaient place, devant la table servie, les autres s'installaient sur des chaises dépareillées, sur des tabourets. Ils mangeaient et buvaient pendant des heures entières. L'exubérance et l'abondance de ces repas étaient curieuses : à vrai dire, d'un strict point de vue culinaire, ils mangeaient de façon médiocre : rôtis et volailles ne s'accompagnaient d'aucune sauce ; les légumes étaient, presque invariablement, des pommes de terre sautées ou cuites à l'eau, ou même, en fin de mois, comme plats de résistance, des pâtes ou du riz accompagné d'olives et de quelques anchois. Ils ne faisaient aucune recherche; leurs préparations les plus complexes étaient le melon au porto, la banane flambée, le concombre à la crème. Il leur fallut plusieurs années pour s'apercevoir qu'il existait une technique, sinon un art, de la cuisine, et que tout ce qu'ils avaient par-dessus tout aimé manger n'était que produits bruts, sans apprêts ni finesse.
Ils témoignaient en cela, encore une fois, de l'ambiguïté de leur situation : l'image qu'ils se faisaient d'un festin correspondait trait pour trait aux repas qu'ils avaient longtemps exclusivement connus, ceux des restaurants universitaires : à force de manger des biftecks minces et coriaces, ils avaient voué aux chateaubriands(2) et aux filets un véritable culte. Les viandes en sauce - et même ils se méfièrent longtemps des pot-au-feu -, ne les attiraient pas ; ils gardaient un souvenir trop net des bouts de gras nageant entre trois ronds de carottes, dans l'intime voisinage d'un petit suisse(3) affaissé et d'une cuillerée de confiture gélatineuse. D'une certaine manière, ils aimaient tout ce qui niait la cuisine et exaltait l'apparat ; ils aimaient l'abondance et la richesse apparentes ; ils refusaient la lente élaboration qui transforme en mets des produits ingrats et qui implique un univers de sauteuses, de marmites, de hachoirs, de chinois(4), de fourneaux. Mais la vue d'une charcuterie, parfois, les faisait presque défaillir, parce que tout y est consommable, tout de suite : ils aimaient les pâtés, les macédoines ornées de guirlandes de mayonnaise, les roulés de jambon et les œufs en gelée : ils y succombaient trop souvent, et le regrettaient, une fois leurs yeux satisfaits, à peine avaient-ils enfoncé leur fourchette dans la gelée rehaussée d'une tranche de tomate et de deux brins de persil : car ce n'était, après tout, qu'un œuf dur.

1. alcôve : renfoncement d'une pièce où l'on plaçait, autrefois, un lit.
2. chateaubriands : morceaux de filet de bœuf très épais, grillés ou sautés.
3. petit suisse : petit fromage blanc cylindrique en portion individuelle.
4. chinois : passoire fine et conique utilisée pour passer les sauces.

2. Activité complémentaire : invention

Rédiger une scène romanesque se passant à notre époque qui incitera le lecteur à penser que « manger parle de notre société ».


Début de l'énoncé

Correction

1. Lecture analytique

Lire les trois extraits de romans suivants et répondre à la question suivante : En quoi ces scènes de repas informent-elles le lecteur sur le milieu social des personnages ?

Eléments de réponse :

Texte A : Emile Zola, L'Assommoir, 1877.

La relation à la nourriture : Les invités ingurgitent des quantités de nourriture : "Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti; ils en prenaient pour trois jours". On comprend que ce repas est exceptionnel et qu’ils compensent pour les jours de disette. Dans les milieux populaires et pauvres du XIXe siècle, le fait de manger était en effet une préoccupation quotidienne. C’est donc la notion d’excès qui caractérise la fête : " Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci, par-là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles".

Le comportement à table : Les personnages mangent d’une manière particulièrement grossière illustrée par le vocabulaire employé par Zola : "bâfrer", "englouti le plat", "en aurait bouffé toute la nuit". Par ailleurs, l’auteur souligne le contact direct avec la nourriture : "gratter des os", "arracher la viande avec ses deux dernières dents", "sucer" (le croupion). Enfin, cette façon de manger évoque la maladie (par indigestion), la sexualité (connotations) et même une certaine déshumanisation (chatte, gloussement, abêti).

La déformation des corps : Contrairement aux règles bourgeoises qui excluent le laisser-aller, les personnages n’ont pas de mesure. Ou plus exactement, ils sont dans la démesure et les corps le montrent : "Gervaise, énorme" ; "on voyait les bedons se gonfler à mesure", "ils pétaient dans leur peau".

Le langage : plus le repas avance, plus le langage devient populaire. Au début du texte, le narrateur utilise des mots simples, puis il adopte le parler (parfois grossier) des personnages.

 

Texte B : Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885.

Le choix du restaurant : Duroy est un arriviste. Même s’il n’est pas fortuné, il utilise les codes du milieu qu’il essaie d’intégrer. Il propose donc immédiatement un restaurant « chic » et probablement à la mode, comme s’il s’agissait d’une évidence. A contrario, Clotilde de Marelle qui a de l’argent, choisit de « s’encanailler » ; elle souhaite "quelque chose de drôle, de commun, comme un restaurant, où vont les employés et les ouvrières ; j'adore les parties dans les guinguettes1 ! Oh ! si nous avions pu aller à la campagne ! "

Le décor du restaurant, les personnages : le choix du restaurant se fait finalement par hasard, mais il est lié aux personnages repérés dans la salle par Clotilde de Marelle depuis la rue : "deux fillettes en cheveux", "deux militaires", "trois cochers de fiacre" et surtout le personnage "impossible à classer" et qui illustre (l’auteur ne décrit vraiment que lui) le côté très populaire du restaurant (c’est en priorité un lieu où l’on vend du vin).

Les rapports sociaux : le contraste entre le milieu social de Duroy et Clotilde de Marelle d’une part, et des habitués du lieu d’autre part, est résumé par l’entrée dans le restaurant. Tout le monde se tait et ils sont l’objet de toutes les attentions. Ils dénotent dans ce lieu qui, par effet de miroir, souligne leur milieu d’appartenance. Par ailleurs, le dernier paragraphe qui décrit la table souligne les différences entre Duroy et Clotilde de Marelle. Celle-ci s’amuse, elle apprécie le côté « exotique » du lieu, y compris lorsque ce caractère prend la forme de la saleté. Elle sait qu’il s’agit d’une parenthèse et que ce monde n’est pas le sien. Chez Duroy, le malaise est réel, il se sent " un peu gêné, un peu honteux". Il réagit comme quelqu’un qui cherche à s’éloigner d’un milieu qui lui est proche. Tout le rebute, notamment la saleté qui lui renvoie une image de la pauvreté. La réaction de Duroy trahit l’arrivisme.

 

Texte C : Georges Perec, Les choses, 1965.

L’espace et la nourriture : l’exiguïté de l’appartement, soulignée par le nombre des convives et leur difficulté à s’asseoir, marque un certain manque de moyens ; en revanche, il y a une réelle abondance de nourriture, les hôtes ne sont donc pas pauvres.

La description des plats : ce ne sont pas des plats élaborés, mais la qualité des produits est certaine. La recherche culinaire n’est pas la préoccupation des hôtes. Les choix des plats illustre leur volonté de rompre avec ce qu’ils ont connu, c’est-à-dire avec une cuisine étudiante de mauvaise qualité. Cette révélation est également un marqueur de leur milieu d’origine qui ne les a pas habitués à une cuisine travaillée où raffinée.

La recherche de l’apparat : Jérôme et Sylvie n’ont pas de culture culinaire. Pour eux, c’est le côté « tape à l’œil » des plats qui compte. Ils ignorent que des produits simples mais travaillés peuvent devenir des mets délicats. Seule leur attirance pour les plats traiteurs et charcutiers marque un contraste mais il souligne leur manque de temps ou de volonté à consacrer à la préparation des plats.

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Méthodologie et documents

L’exercice est découpé en deux séances. Il peut être intégré à une séquence qui prépare à l’épreuve écrite du baccalauréat du bac et sur laquelle les élèves seront interrogés à l’oral.

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